Les cris vains

Trop Pique

par Centelm le 19.01, 2010, dans Poussières inachevées

Un petit peu de nouveauté parce qu’il y a du laisser aller sur ce blog depuis noël!

Voici donc une sorte de prélude à ce qui pourra être une nouvelle dans quelques temps.

Bonne année à tous, et bonne lecture.

C’était un de ces soirs comme tant d’autre. Un de ces soirs où Jwana aimait déambuler dans les ruelles de son quartier. L’île venait d’essuyer une bonne demi-heure de pluie tropicale. Elle adorait cela. C’était surement la chose qu’elle aimait le plus au monde. Ecouter la pluie heurter les palmeraies et regarder les touristes hagards.

Elle marchait donc dans la rue principale, où les étalages se découvraient peu à peu. La journée était finie pour tous les vendeurs à la sauvette. L’humidité tropicale avait une odeur particulière. La pluie fixait la poussière au sol et transformait légèrement le parfum ambiant. L’air assainit mêlait alors parfums d’épices humides à celle des chiens mouillées. Les pauvres bêtes arpentaient eux aussi la ruelle en quête de nourriture. Parfois, un chariot un peu bancal perdait un ou deux samossas. Les chiens jappaient de plaisir et engloutissait le triangle fris. Jwana appréciait la quiétude qui suivait l’averse. La fourmilière s’arrêtait toujours durant l’averse. Au fur et à mesure qu’elle progressait vers la salle des fêtes elle entendait redémarrer les ventilateurs. Dans quelques minutes le ronronnement habituel de l’île reprendrait son cours. Cris des enfants jouant sur la plage, éclat des machettes sur les cocos, vendeurs crieurs, ding de l’hôtel et roulis des vagues.

Personne ne remarquait les petites modifications après la pluie. La ville changeait d’état. La poussière humide redessinait la voie, les palmiers s’égouttaient doucement sur les hamacs et les moustiques repartaient pondre. Elle savoura tous ces imperceptibles changements et obliqua vers le guichet des ventes de spectacles.

Elle retira son billet avec un immense sourire. Le concert des Human players était en fait la deuxième chose, après la pluie, qu’elle ne manquerait pour rien au monde. Le sulfureux groupe de hard rock donnait un concert unique dans l’île. Ils s’étaient fait connaître en partie par la singularité de leurs instruments. Ils jouaient avec des ossements humains. Xylophone, guitare, batterie, cordes reproduisaient à merveille l’anatomie humaine. Lugubre pour certains, fabuleux pour d’autres. Jwana était de celle et ceux qui considéraient chaque concert comme une performance unique tant musicalement que visuellement. Elle assumait parfaitement ses penchants gothiques, bien que porter du noir intégralement n’était guère commun à La Réunion. Elle retira son billet et rentra chez elle d’un pas léger, rassurée d’avoir enfin sa place pour l’enfer d’un soir.

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Les comptes de Noël

par Centelm le 30.11, 2009, dans Côté boulot

Parce qu’au boulot aussi on nous demande d’écrire de temps en temps. Voici un petit reportage réalisé sur un vendeurs de châtaignes. Près des marchés de noël, il vends ses marrons pour vivre… Une condition qui nous éloigne un peu des réjouissances et de la magie de noël.

La magie des comptes de noël

Comme chaque année, les allées de Tourny se transforment en petit village de noël. Chapeaux, vêtements, artisanat, exotisme et folklore alimentaire se partagent l’espace illuminé. Nabil est vendeur de châtaignes clandestin. Son espace de vente à lui c’est le trottoir. Pas de chalet, ni d’illuminations. Sa lumière: ce sont les braises du charbon qui lui fournissent.

Il est près de 20h au marché de noël. Une fine bruine enveloppe les derniers clients. D’une main assurée, le vendeur racle le fond de son chaudron. Les châtaignes s’entrechoquent et craquèlent doucement sous la houle de la cuillère. Bientôt la délicieuse odeur s’échappe du cornet. Le client vient d’investir 3€ 50 dans la magie de noël, lui, touche une infime partie de son salaire quotidien.

Un emploi parmi d’autres…

Nabil est un immigré algérien sans emploi ni logement. Il ne possède pas de chariot mais un caddie emprunté à une grande surface. Pas de chaudron mais un vieux bidon d’huile en ferraille. L’hiver et le marché de noël sont pour lui l’occasion de changer ses emplois. Quand on l’interroge sur ses autres occupations il répond avec une certaine gêne que son accent peine à dissimuler. « Je vends de roses, je fais des ménages, des courses par ci par là, de la maçonnerie et d’autres travaux au black bien sur. » Tout en discutant, Nabil veille sur ses châtaignes. Il remue lentement le fond de son seau sans perdre de vue les chalands alentours. Il prépare habilement ses cornets. Plusieurs tailles pour plusieurs prix, qu’il avoue adapter selon les clients. « Parfois les gens ont l’air renfermé si je ne baisse pas les prix je sais qu’ils ne les prendront pas. » Ses prix sont aussi variables que ses recettes. « Parfois je peux gagner 200 euros, parfois 500. Cela dépend du temps et des jours de la semaine ». Nabil vend plus de cornets le week-end qu’en semaine. Il souffre toutefois constamment du regard de ses clients.

Une concurrence rude et déloyale

« C’est sur avec mon caddie ça fais moins bien que la locomotive ». La locomotive, c’est le marchand de châtaignes installé à l’entrée du marché de noël. Un chariot rouge en forme de train, entouré de barrières vertes. La vendeuse est bien établie et profite de la musique du village de noël. Elle possède également l’atout principal des vendeurs à l’ancienne: un véritable chaudron de cuivre.

Nabil explique que les clients lui achètent ses marrons parce qu’ils n’ont pas encore vu les autres vendeurs. « Un caddie et un vendeur en survêtement dépareillé ça ne fais pas trop noël… » Confie-il un brin mal à l’aise. Sur ce marché, la concurrence n’existe pas. Il s’agit de se placer avant les vendeurs agréés et « présentables ». « Il faut être le premier vu, sinon c’est fichu et le client va les voir ».

Parfois c’est la police qui le voit en premier. Il se fait alors confisquer son matériel avec l’obligation de quitter les lieux. « Il faut tout recommencer et changer d’endroit pendant quelques jours, histoire de se faire oublier ». Parfois Nabil met plusieurs jours à reconstituer son matériel de travail. « C’est de l’argent en moins. »

Sans port d’attache

C’est pour des raisons d’argent, encore et toujours que Nabil à rejoint Bordeaux. « Avant je travaillais à Paris ». Mais les contrôles trop fréquents de la police l’ont forcé à gagner la Gironde. « Je ne possède que quelques cousins éloignés ici » précise-t-il sur un ton évasif. Multiplier ces petits métiers amène à voyager, et ce n’est plus un problème pour Nabil. Il sait désormais quand il est temps de partir et de recommencer ailleurs. Cette année il est vendeur de marrons au marché de noël de Bordeaux. Il n’y sera sûrement plus l’année prochaine…

Il est maintenant 20h30 et Nabil a encore à faire. Il doit mettre à l’abri son matériel dans le quartier. Une cave humide qu’un proche lui prête pour entreposer son attirail. S’il se dépêche il pourra attraper son bus et rentrer assez tôt pour changer encore de métier. De vendeur de marron il passera à vendeur de montres et autres camelotes. Une bouteille d’eau à raison des dernières braises de son bidon. Avant de tourner définitivement le dos au marché de noël, Nabil sors de ses poches une vieille cigarette roulée qu’il embrase d’une allumette. Une fine bruine enveloppe la précarité. Le visage de la petite fille aux allumettes a bien changé.

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Sous-vivre

par Centelm le 27.11, 2009, dans Poussières inachevées

Voici un petit texte qui envisage un futur quasi post-apocalyptique. La guerre a finit de ravager la Terre.  Il ne reste plus qu’un désert  urbain ruiné avec quelques îlots de survivants. Une fiction encore inachevée qu’il faudra que  je termine.

Bonne lecture, on se retrouve en bas ;)

43° Celsius, 3.2 % d’humidité, 00h37. C’est ce que vit Bakamu dans le coin gauche de son champ de vision lorsqu’il se réveilla. Les micros capteurs sur sa peau ne se trompaient jamais, les chiffres projetés sur sa rétine étaient vrai. C’était aujourd’hui la seule vérité à laquelle il pouvait se fier. C’était d’ailleurs tout ce qui le motivait à ouvrir encore les yeux chaque matin. L’espoir de voir inscrit une température en baisse et une humidité en hausse. D’une pensée, il écarta les maudits chiffres et parcourut rapidement le réseau. C’était le même rituel chaque matin. L’hygrométrie, la température et la recherche d’une présence neutre ou amicale sur le Réseau. Dans son esprit apparurent les derniers rapports de la milice la plus proche. Bakamu sourit, il était assez fier d’avoir pu pénétrer un réseau protégé, cela lui permettait de savoir ou l’ennemi était, et de l’éviter. Mais il savait également que s’il voulait en finir avec cette vie d’errance et de solitude, il saurait où aller. Il fonctionnait de cette manière depuis la perte de son seul ami. Pour chaque chose positive, il en voyait une négative. Elles allaient de paire. Pour ne plus rien espérer et ne plus rien regretter. Il marchait de nuit car il avait l’impression qu’il faisait meilleur. Il n’en était rien, mais c’était bon de le croire, et puis la nuit, il bénéficiait de la discrétion de l’ombre.

Il cracha dans un bol en terre cuite. Il était grossier, et le contour incertain. Puis il se mit en route vers le Nord, à la recherche du froid.

De loin, Bakamu ressemblait à un mirage. Sa silhouette emmitouflée à la manière des Touaregs se déplaçait à pas lent contre les vents et la chaleur. La lune guidait sa route au milieu des ruines et des débris de l’ancienne Terre. La Dernière Guerre comme l’appelaient les survivants avait détruit la plupart de la végétation et de la faune. Le serpent atomique avait étendu ses anneaux de radiation autour du monde et serré de plus en plus jusqu’à étouffer les plus faibles. Les grandes puissances n’étaient plus, et ce qu’il restait d’humanité vivait terré dans des cubes de béton, à l’abri des radiations mortelles. Un jour, Bakamu avait intercepté un rapport sur le réseau de la milice. Une escouade avait retrouvé un groupe non-protégé et avait transmis les images. Il y avait des hommes et des femmes déformés, des enfants sans bras, un œil en plus. « De véritables mutants », avait murmuré Bakamu. Il avait pensé les retrouver, mais c’était juste avant que la milice ne transmette le dernier rapport les concernant, celui de leur exécution sommaire.

La milice était une faction guerrière et violente agissant pour son propre compte. Elle avait vite compris que l’union faisait la force. Elle était la plus forte.

Bakamu cracha de nouveau dans son récipient. Il le faisait dès qu’un peu de salive s’agglutinait dans sa bouche.  L’habitude pour survivre. Après une demi-journée de marche, il s’arrêta enfin. Il s’était trouvé une vieille carcasse de voiture dans laquelle s’asseoir. Le sable avait enseveli le véhicule jusqu’aux fenêtres de telle sorte qu’il fût obliger d’entrer par l’une d’elle. Il étendit ses jambes autant qu’il pût et soupira. Ses pensées allaient toujours vers Kamu à ce moment de la journée. En silence, il sortit le bol qui contenait sa salive du jour et urina dedans. Ce fut très rapide étant donné qu’il n’avait bu que très peu d’eau. La quantité doubla néanmoins. Il déposa ensuite délicatement une pastille rosée qui frétilla au contact du liquide. Ce soir, saumon aux olives se dit Bakamu avant d’ingurgiter d’un trait l’étrange mixture. Puis il plongea dans sa léthargie nocturne.

Au début, avaler cette soupe leurs faisait bizarre à tous les deux. Mais la pilule neutralisait les acides indésirables et faisait ressortir les minéraux important comme le Sodium. Ils avaient vécu tellement d’expérience forte… L’attaque de leurs abris leurs avait fait tout perdre, jusqu’à leur précieux récipients.  Pendant des jours d’exil, ils ne se nourrissaient chacun qu’un jour sur deux, urinant dans les mains de l’autre pour y boire ensuite. La survie. Ou plutôt la sous-vie. Puis était venu ce jour qu’il maudirait à jamais. A l’ombre d’un oasis, Kamu avait offert à Ba’ un bol de terre cuite. Il l’avait façonné en cachette et fait cuir une nuit où il avait trouvé le nécessaire. Ba’ n’avait pas réussi à trouver les mots pour lui exprimer son bonheur. Partager cette errance douloureuse avec quelqu’un comme Kamu était déjà un cadeau en soi, mais être encore surpris dans ce monde de désolation avait peut être été, le plus grand bonheur de sa vie. Et puis Kamu s’est écroulé, du sang dégouliant de son front, et Ba’ s’est mis à courir frénétiquement, mû par l’instinct de survie, les mains crispées sur le bol. Les balles sifflantes se figeaient dans le sable tout autour de lui, il finit par perdre la milice dans les ruines d’une ancienne capitale. Les ruines abritèrent son chagrin et son vœu de vengeance, et, plus tard, le sable, le corps de Kamu. Depuis ce jour, Ba’ s’appelait lui-même Bakamu, en souvenir de son frère tombé.

A suivre si vous le souhaitez…

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Cythère

par Centelm le 25.11, 2009, dans Poésie

De la poésie en ce mois de novembre. L’histoire d’un des fils du soleil Cythère. De la poésie à l’ancienne, façon littérature académique et régulée. Parce que de temps en temps, je dis bien de temps en temps, le cadre et les règles peuvent enjoliver le contenu…

Cythère

Un cheveu plus petit qu’une pâquerette

Et aussi souriant que le soleil son père

Ainsi vint au monde celui qu’on nomma Cythère.

Dans le vert du printemps, la mince silhouette

Jamais n’interrompait ses sauts et petits bonds

Et la quiète nature d’en prendre usage.

Cythère distança bien vite le cours des saisons

Il défit des ruisseaux, les galets volages,

Et d’habiles barrages, latta le fond du lit

Ses journées d’enfance, furent bien cavalières

Suspendu aux tiges, il regardait la vie.

La nuit, il sommeillait sur une riche misère :

Une large feuille de platane rebondie.

La joue posé contre elle, il écoutait les chants

Du bourgeon qui éclate presque sans un bruit

Au morceau de pollen qui choit discrètement.

Les saisons passèrent, et Cythère se lia si bien

A son refuge qu’il se fondirent en un seul corps

Trop épris du monde qu’on lui avait fait sien

Le fils de l’astre s’en remis aux décors

Et le soleil s’en fut, attristé, l’automne vint.

Il détrempa Cythère, manquant de le noyer

Le jeune garçon enjoué, n’étais déjà plus lui

Et au cœur du maelström de feuilles desséchées

La silhouette bien connue, vacillait dans la nuit

Tout son corps effrité, s’abîmait sous les chocs

La feuille se délitait, comme un coquelicot

Cythère se traîna péniblement sous un roc

Profondément meurtri, il prononça un mot

Qui jamais ne sorti ; aucun son, aucun bruit,

D’une nappe de frimas, le froid s’en empara,

Le corps de feuille se recroquevilla sur lui

Un instant on se tu, tout le monde écouta

Le fils du soleil, disparut, lui qui n’était

En tout et pour tout que la fleur de deux saisons

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le Vieux loup

par Centelm le 24.11, 2009, dans Inclassable

Une lecture un peu plus ancienne que le reste. Un texte qui propose un semblant de réflexion sur quelque chose que je trouve obsédant. Vous verrez à la fin…

Les yeux dans le vague il restait là toute la nuit. Les pupilles dilatées, à l’affut du moindre filet de lumière. Ni la danse enivrante des flocons ni le souffle glacé du vent ne semblaient arracher l’animal à sa contemplation du vide. Il attendait près d’un lac gelé. C’est là qu’il avait toujours attendu. Seul sous un vieux sapin au tronc écorché. Le pauvre végétal paraissait sur le point de s’effondrer à tout instant. Toute la journée des cervidés venaient se faire leurs bois sur son écorce souple et résineuse. Le vieux conifère se dressait seul, vaillant défenseur d’on ne sait quoi, portant sur ses épines son linceul de neige. Et chaque nuit, au pied de l’arbre éprouvé, le loup gris venait s’asseoir, scruter un vide qui semblait décidément n’appartenir qu’à eux deux.  L’animal était comme le gardien de l’arbre. Il ne venait qu’à la nuit tombé. Quand le vent et la neige se faisaient plus violents. Il se couchait au pied du sapin les oreilles rabattues, la queue dressée et les crocs apparents. Toujours seul, il paraissait défier les éléments au nom de ce conifère qui lui apportait un réconfort.

Le loup avait quitté la meute. Il n’avait pas défié le clan, ni agressé le couple dominant. Il n’avait pas été mis à l’écart. Il était juste parti. Aucune autre meute ne l’avait croisé. Il ne bougeait plus beaucoup. Il avait passé le reste de sa vie auprès de cet arbre, plein de vie mais dont l’apparence trompait tous ceux qui le regardaient. Lui avait vu. Ses pupilles noires ne voyaient plus que ca. Le jour où il avait dardé son regard changé sur la neige, il avait vu la meute joyeuse et unie se régaler sur une carcasse. Puis son regard s’est porté sur le lac, et il les a vus  partir dans des directions opposées, creuser leur lit dans la neige et y reposer. Il a vu la meute désunie se battre pour un trou et un morceau de viande. Ils les a  vus se mêler à la terre pour la dernière fois. Les pupilles d’ébène du loup lui montrait ce qu’il avait toujours fuit.

Ce que la nature lui avait infligé, il lui rendait en la défiant. Au pied de ce vieil arbre, martyr du souffle du temps et à l’épreuve du froid, il restait debout. Tout deux se dressaient comme une seule lame sur laquelle se coupe le vent et s’abîme les flocons. Deux êtres solitaires qui s’appuient sur une même force.

Voilà à quoi me fait penser ce type affalé sur sa table là bas. Il est seul, les yeux dans le vague, des écouteurs vissés sur les oreilles, à contempler un horizon que personne à part lui ne semble voir. Des éléments gravitent autours de lui, de jolies étoiles dans un ciel à part. Ephémères sourires sur des visages qui hurleront au temps ce qu’il leur aura volé. Il les voit avec au dessus de leur tête un brouillard rose. Une opacité délicieuse aux reflets changeant. Comme la paroi multicolore d’une bulle soufflée par un enfant. C’est une brume qui chante en même temps qu’elle danse. Une explosion constante de sourire, de plaisir et de joie. C’est la vie qui rit dans toute son innocence, l’opacité délicieuse qu’Il arrache lorsqu’Il vient, masse lourde et sombre. Le Temps.

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Lettre à Lou

par Centelm le 23.11, 2009, dans Poésie

Et s’il fallait se mettre dans la peau d’un grand poète français? Imaginer un lettre fictive à son amour de l’époque : Lou. Plongez donc 2 siècles en arrière . Un peu d’émotion en ce mois de novembre.

Mon Lou,

Que cet hiver est froid loin de vous. Ici les obus tombent encore plus que la pluie. Toutefois les intempéries ont cela de bon qu’elles dissimulent pour quelque temps l’horreur des projectiles. C’est à votre souvenir que je m’accroche un peu plus chaque jour. Derrière ma vitre brisée, j’entends le vent écorcher votre nom sur chaque éclat de verre, mais c’est mon cœur qui saigne. Je vois chaque jour des hommes tomber au champ qu’on appelle d’honneur.

C’est une étrange et amère ironie qui sévit ici. Dans ces champs nourriciers, on cultive la mort. La guerre est la pire des semeuses, implacable, vicieuse et perverse. Ici nous sommes déshumanisés. J’ai le sentiment d’avoir égaré mon identité, de n’être plus rien si ce n’est le bras exécuteur d’une mort omnipotente. Il n’y a plus ni Apollinaire ni soldat, il ne reste plus qu’un tas de chaire vacillant sous les feux. Une silhouette claudicante brandissant sa seule identité : l’acier d’une baïonnette. C’est pourquoi je vous écris mon Lou. C’est un cri désarticulé, la recherche de mon identité. Je me rappelle à vous pour ne pas m’oublier.

Il est bien loin le temps de notre rencontre à Nice, où chemin faisant je scandais sur vos initiales, le nom de ses fleurs que vous aimiez tant. Lys, Orchidée, et Urtica. Ma montre s’est arrêtée sur nos adieux. Les aiguilles sont figées en un sourire qui me rappelle le votre. Il était 8h17 quand déjà s’éloignait la fumée de mon train. Mon Lou, j’ai mangé hier une des oranges que vous m’aviez rapportée de Nîmes. Désormais il ne m’en reste qu’une que je garde précieusement. C’est un cœur étrange que cette orange. Un soleil concentré et riche d’amour. Des rondeurs délicates dans les traits acérés des combats. Cette orange c’est un peu toi mon ange. Un peu de lumière. Une joyeuse douceur acidulée.

Ici tout est gris et noir, et il y a ce sang, partout. Tout n’est que fumée, fracas, râles éclats et agonie. Il y a ce sang partout. Il y a cette vie qui s’écoule sur l’affreuse palette de la guerre. Un vermillon vif qui jaillit d’une gorge ébréchée emportant dans un jet, les souvenirs de dix-huit jeunes années. Il y a le pourpre qui coagule lentement au fond d’une flaque boue comme un souvenir qui se noie. Et il y a ces traces sinistres, ces taches marron qui enduisent les bâtiments d’un baume mortuaire.

Mon Lou j’ai de la peine pour l’homme. Je crains d’arriver au point de rupture. La guerre où je me suis engagé n’est plus celle à laquelle je croyais. C’est derrière ma fenêtre brisée que je m’en aperçois chaque jour. Je suis comme ces carreaux. Dépareillés et brisés, le moindre bruit m’effraie. Je crains de m’effondrer à la moindre secousse. Mes failles je les connais et vous aussi. L’une d’entre elle ne cesse de s’accroître, et je me perds, je vous perds. Je perds votre image, votre odeur, vos mots. La guerre s’insinue en moi comme des poussières crasses. J’étouffe mon  Lou. C’est pourquoi je vous écris. Lisez ici dans ces lignes tracées par une écharde de munition un dernier effort : celui de retrouver l’espoir. Ressentez mon égarement, la maladresse de mes mots, la douleur de mes maux. J’attends de vous, de vos nouvelles. J’attends une réponse qui saura réunir tout votre univers, vos parfums et vos cheveux. Mon Lou je vous attends, vous êtes ma guerre de vie, d’espoir et de cœur.

G.A

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Chaotique février

par Centelm le 21.11, 2009, dans Petites nouvelles sans prétention

Vous avez passé un mauvais mois? Rassurez-vous il y a toujours pire que vous. La preuve avec ce Richard que le sort n’a pas épargné. Un personnage atypique dans une nouvelle cynique qui traite des relations aux autres et à soi… Bon un peu de drogue aussi.

Richard plia sa table en aggloméré avec un soupir las. Il la fourra sans la sangler sur le côté gauche de son vieux cinq mètres cube.  Autour de sa taille, sa banane en cuir usé jouait la mélodie d’une mauvaise journée. Très peu de pièces s’entrechoquaient à l’intérieur. Qu’avait-il vendu aujourd’hui ? Une pauvre paire de verres ciselé d’étain, un bilboquet en chêne, un parapluie maigrelet, le canard en porcelaine hideux qu’il trainait depuis trois ans, une carte postale ou deux passées et repassées en couleur et puis une fourchette, une cassette vidéo d’un navet chinois, une caisse en plastique bleue cassée et le fer à repasser de sa grand-mère dans lequel il fallait mettre une brique brulante pour le faire fonctionner. Ce dimanche était résolument une bien piètre journée. Le poste radio crachota quand il tourna la pustule noir baptisée Volume, puis la voix jaillit de l’enceinte gauche (les autres étaient muettes depuis longtemps) elle lui rappela que lui aussi toute la sainte journée, la pluie ne l’avait pas lâché. Détestable coïncidence ! Il en aurait pour toute la soirée ; il le sentait. Tout lui rappellerait ses problèmes, c’était comme ça, l’abruti à barbe blanche (il l’avait toujours supposé comme ça) avait dû tourner la roue au dessus de sa tête, ce matin, et aligner sans fautes les six nuages noirs de pluie ! Jackpot ! Et ça continuait, la voiture devant, jaune, la couleur des cocus ! Formidable, une Mégane ! Comme celle qui l’avait quitté pour ce fleuriste efféminé qui lui avait livré ses roses de la Saint Valentin ! Stupide fête ! Furieux, le brocanteur écrasa la pédale de l’accélérateur. La pédale d’accélérateur, il sourit à son propre humour noir. En dépassant la voiture, il tourna la tête avec un air mauvais. La chanson toucha à sa fin, et une brève fraction de seconde Bernard espéra un bon gros tube rock’n’roll, old school, gras et même mauvais, qu’importe pourvu que ce soit fort et bruyant. Au lieu de quoi, « ce soir au bar de la gare Igor hagard est noir… » Ce vieux Bobby Lapointe le piqua au vif. Il hurla dans sa voiture, le refrain avant l’heure « Ta Katie t’as quittée » et explosa les restes de son poste avec ceux d’un sandwich rassis : un jambon fromage à en juger par l’odeur. Formidable ! Vraiment génial s’exclama Richard tout seul ! Et comme un ennui ne vient jamais seul, il se fit flasher à 40 ou 50 km/h au dessus de la vitesse réglementée par temps de pluie. Comble de la chance, deux motards le cueillir quelques 300 mètres plus loin.

Le gros moustachu s’abîma à l’examen des papiers pendant un long moment. Puis il déclara avec un accent sudiste à couper au couteau, qu’il fallait changer les pneus. Son acolyte, tout aussi pansu approuva en se balançant sur des talons inégalement usés. Richardcru défaillir ! Ce flic adipeux à la moustache fasciste et oblique n’avait pas jeté l’ombre d’un soupçon d’une miette de regard sur son vieux camion, et une voix angélique lui avait sans doute dit qu’il fallait revoir les pneus ! Non mais certainement pas ! Et Richard s’emporta… Et on emporta Richard…

La tête dodelinant de gauche à droite, le brocanteur semblait au bord de la folie. Il avait d’abord rit quand on lui avait vidé les poches, des fois qu’il s’ouvre les veines avec un chewing-gum  Freedent, ou qu’il crochète la serrure de sa cellule avec une roulée sans filtre. Il n’y avait même pas de pendule dans de foutu endroit ! Même pas de quoi passer le temps en le comptant ! Rageant ! Décidément le mois de février était vraiment un des meilleurs de toute sa vie. Sa reconversion brutale de courtier en bourse en chômeur brocanteur vagabond, la fin de son bail de logement, le goodbye de sa fiancée, et maintenant une nuit en cellule. Au moins c’était le mois de la nouveauté ! Que restait-il donc ? Richard se massa la tempe à la recherche d’une mauvaise blague à se faire. La drogue bien sûr ! Un petit cachet d’exta, ou une montagne de coke, et pourquoi pas un gros joint coupé de crack ! Formidable, avec un sourire dément, Richard remarqua pour la première fois son compagnon de cellule. Un jeune gars robuste, cheveux rasé, le crâne griffé de cicatrice et les joues marquées par les restes d’une acné ravageuse. Le genre de type qui en veut à la société entière de lui avoir fait cette gueule. Il s’avéra avec tristesse que ce gamin n’était là que pour vol de voiture et non pour détention de drogue ou quoi que ce soit d’illicite. En fait il croyait que posséder de l’absinthe « faisait avoir des bébé ». Rien à tirer de ce gugusse là en tout cas. Richard pris son mal en patience, obsédé par son idée d’achever le travail du vieux barbus !

Il fut réveillé par une voix grasseyante et désagréable. On le mettait dehors. On lui rendit un paquet de chewing-gum à moitié vide, et pas beaucoup plus de son tabac à rouler, quant à ses feuilles, probablement parties en fumée. Il faisait jour dehors, et on avait gentiment garé son camion devant le commissariat. Par contre on avait méchamment crevé ses quatre pneus. « De toutes façon, z’étaient lisses non ? » lui répondit-on avec un grand sourire jaune. Richard rit de la même couleur intérieurement et s’en fut à pied, vers le périph’. Il trouva ce qu’il cherchait sous un pont couvert de graffitis où les vrombissements des voitures étaient assourdissants. Deux silhouettes, typique de ce qu’il recherchait l’accostèrent, le détroussèrent et seulement après lui parlèrent. Après avoir retourné plusieurs fois sa veste, Richard la leur laissa, et reparti délesté d’une somme rondelette mais avec le nec-plus-ultra de la drogue actuelle. Il déambula au fil des rues jusqu’à la nuit. Il avait repéré  en début de journée l’endroit qui accueillerait le Richard drogué, solitaire et sale. Un petit bord de Seine où il jouerait son dernier acte.

Il commença par rédiger une lettre, qu’il intitula « Au vieux barbu, A février », dans laquelle il convertit des sentiments en mots, et des mots en larmes. Ensuite il entreprit de mélanger son tabac avec la résine de cannabis qu’il avait obtenue quelques heures plus tôt. Celle-ci avait une sale couleur marron avec des reflets verdâtre inquiétants. Il aimait ça, au moins, il n’était pas trompé sur ça. Ca ressemblait à de la merde, ca sentait la merde et c’était bel et bien de la merde. C’était la seule chose qui était ce qu’elle paraissait, depuis bien longtemps dans ce monde. Il ajouta à sa mixture quelques morceaux de crack. Le blanc cassé, aux nuances jaunes ressemblait à un bonhomme de neige sur lequel des gamins auraient pissé. Charmant se dit Richard. Il s’assit, aussi confortablement que le pavé vaseux le permettait et alluma sa première fois. Il sentit les caillots blancs se craqueler doucement, comme un cadeau s’ouvre. Les bouffées se succédèrent sans effet notables si ce n’est la désagréable sensation de la gorge qui s’assèche et du nez qui s’irrite lentement. Richard s’allongea et reproduit les gestes qu’il avait vu sous le périph’. Il coinça son roulé  entre ses doigts de manière à former une douille ou un bang comme ils disaient. Les yeux mi-clos il savoura, ou subit, il ne savait plus trop. Dans un flou instable, il distinguait une voiture jaune de laquelle sortait une  silhouette féminine. L’apparition était cernée de fumée grise et tenait à la main un bouquet. La silhouette se déforma plusieurs fois, le visage se précisait. Tantôt les traits devenaient ceux d’une jeune femme séduisante, tantôt ils devenaient ceux d’un vieil homme ridé au regard livide et voilé. La femme qu’il reconnu comme étant la sienne était accompagnée d’un jeune homme à l’air désagréablement féminin.

Richard avait les mains brûlantes, mais le visage comme tuméfié par le froid mordant. Le sol commençait à tournoyer dangereusement autour de lui et les bruits de la ville à s’estomper derrière ceux de la Seine. La voiture rugit, se dilata, elle enflait grossièrement et devint camionnette. Dans un coup de klaxon strident, elle fonça sur lui. Un reste de reflexe le fit se jeter sur le côté et s’assommer à moitié sur un platane, mâle lui sembla-t-il, puisqu’il portait un treillis militaire. Le tube fumant s’échappa de ses doigts et roula jusqu’à l’eau. Il sombra à sa suite pour le rattraper… Deux lourds plongeons se firent entendre.

Les flots avalèrent rapidement la perturbation en surface. Les remous disparurent quelques temps après la chute. Restaient sur le quai : une seringue pleine, le piston armé, un élastique à cheveu rose bonbon et une feuille froissée sur laquelle étaient griffonnées quelques lignes maladroites. Une main fine rompit le tableau en enlevant ce dernier élément. Elle portait une bague dont le rubis était délicatement taillé en forme de rose.

Richard se réveilla dans des draps blancs, le poignet entre les doigts d’une jeune femme en blouse qui regardait sa montre. Des bips réguliers jouaient avec les oreilles nouvellement attentives de Richard. Un peu abasourdi ce dernier examina la pièce de tout côté. Il remarqua sur la table de chevet, une lettre soigneusement pliée par-dessus une autre froissées et sale ; la sienne. Sur celle du dessus, il reconnut l’écriture gracieuse de Mégane. En guise de presse papier était posée une bague sertie d’un bijou de fleur rouge, et une carte de visite Interflora. « Quel jour sommes nous ? » parvint à articuler Richard à l’infirmière. « Le premier Mars » lui répondit-elle tout sourire. Elle ajouta avec un air docte : « Si février a de gentilles filles, Mars les lui pille ». Richard éclata de rire en acquiesçant. Vous avez raison conclue-t-il avec un sourire carnassier, vous avez raison.

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« Je suis fou »

par Centelm le 19.11, 2009, dans Inclassable

Voici un texte poétique à prendre comme il vient. C’est tout.

Je vois la tige mais pas la fleur.

Je sens le cœur mais pas le parfum.

J’entends les yeux, vois la bouche.

Je suis différent.

Je dis je.

Je pense jeu, pas vrai.

La vie en six coups.

Seulement un mortel.

Le reste : morceaux de plaisir oblongs.

Je tourne la roulette comme le chien brise son os à moelle.

6 ans je tourne et tire : d’une souche je saute dans la rivière glacée. Le courant me ramène sur une autre berge. Cartouche épuisée, nouveau chemin, plus vert, plus gai. Rire, sourire, plaisir, je vis.

12 ans Je tourne et tire : je traverse la nationale en marchant, yeux clos. La route nouvelle s’ouvre, la mort est écartée pour un temps. Jeux vidéo, amitiés, leçons, premières responsabilités.

18 ans je tourne et je tire : overdose de poudre. Encore un coup gagnant, celui là est le meilleur. Les filles, la conduite, le premier travail, la responsabilité totale, l’alcool, la musique, l’illusion d’une vie, le rêve.

25 ans Quelqu’un tourne et tire : ma voiture est emboutie par X, 18ans. Il a perdu, j’ai gagné. Un enfant, un salaire, une routine, un rôle, un cercle.

30 ans je tourne et tire : je perds. Un braquage raté. Le jeu s’achève. Balle au centre…des yeux.

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La contemplatrice

par Centelm le 18.11, 2009, dans Visions et reflexions

Portrait d’une jeune fille de la ville qui ne s’oublie pas. Réflexion sur soi et le paysage urbain. La vi(ll)e en somme…

Elle était assise, sur le rebord du toit, les jambes se balançant doucement dans le vide. A ses pieds, la ville, la terre à terre et le quotidien. Elle aimait les toits. Parce qu’il y faisait bon. La brise du soir y était délicieuse sur son visage. Elle aimait les toits parce qu’on n’y voyait pas le même monde.  Les voitures, étaient des jouets, et les passants les jouets des jouets. Le temps s’amusait avec ceux qui hélaient nerveusement un taxi, l’Amour jouait avec ceux qui arrangeaient leur bouquet de fleurs avant de sonner. C’était son univers. Perché sur ses tuiles elle regardait filer la ville. Et quand elle était trop lasse de regarder en bas, elle tapotait sa collection de boites. Elle en avait des dizaines et des dizaines. Des boîtes métalliques de vieille confiseries ; bonbon au miel, gomme de pin, cachous, caramels…

Elle caressait les couvercles ses doigts encapuchonnés de dés à coudre. Ces bruits là lui rappelaient, le vent d’un port, dans les gréements des bateaux. Elle le recréait au milieu de la ville. Elle se transportait. Elle avait juste à regarder en l’air, les étoiles ou les nuages, et les bateaux apparaissaient à ses côtés, fièrement mâtés. Un coup d’œil en bas et le bus devenait galion louvoyant sur une bouée rond point. Les phares étaient rouges, verts, oranges et les vagues ralentissaient… Sa ville, elle l’avait refaite des centaines de fois. En haut de son toit. Elle dessinait d’esprit et d’imagination. Aujourd’hui cela fait vingt trois ans qu’elle monte là haut. Et si  elle n’a rien perdu de son regard d’enfant, c’est peut être parce que chaque semaine, elle dépose ses lunettes – de travail, de jeune femme active, de super copine, de petite amie, et de bien d’autre chose – avant de monter là haut.. Son sourire est toujours celui d’une jeune fille lorsqu’un chat ronronne son étonnement en passant près d’elle.  Juste avant de redescendre de son havre, elle trace sur la poussière de son vieux tabouret ces quelques mots : je reste moi grâce à toit.

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Ballade d’un noctambule

par Centelm le 18.11, 2009, dans Visions et reflexions

Comme son nom l’indique, vous allez suivre ici, un noctambule. Au cœur de l’urbain et de la nuit, c’est parfois bon de se retrouver seul dans ces décors modernes désertés par l’heure tardive.

Jaune, noir, jaune, jaune, noir et ainsi de suite pendant une bonne centaine de mètres. La ligne discontinue courrait sur l’asphalte détrempé s’accordant étrangement avec la musique qui résonnait dans ses oreilles. Chaque trait jaune de la route tombait sous ses yeux sur la frappe de la grosse caisse de la batterie. Il décida de pousser l’expérience un peu plus loin en se privant de la vue au même rythme que ces traits apparaissaient sous ses yeux. Seul dans les rues aux alentours de deux heures et demie du matin il pouvait se le permettre, et même en marchant au beau milieu de la route. La capuche rabattu sur ses écouteurs, il naviguait uniquement grâce à la vue. Il se promenait à l’instinct. Choisissant de bifurquer ça et là suivant le nom des rues qui lui plaisait ou non, en fonction de l’éclairage ou de la part de mystère qui. Isolés des sons extérieurs par sa musique, il imaginait les bruits irréguliers des gouttes qui finissaient de chuter des toits pour venir mourir sur le couvercle d’une poubelle ou simplement sur le trottoir.

La façade d’une église se dressa soudain au détour d’une ruelle. Le grand monolithe silencieux paraissait si menaçant dans la nuit qui jouait avec les ombres, qu’il se dit un instant que c’était bien étonnant de la part d’un bâtiment religieux abritant tant de vertu et de bonté. On aurait dit un de ces décors gothiques effrayant utilisé dans les films de vampires d’antan. Il s’arrêta un instant pour s’imprégner de l’ambiance en songeant que cela ferait peut être un bon texte plus tard. Il se mit alors à enregistrer chaque élément étrange ou notable de son excursion.

Un peu plus loin, il fut presque surpris de voir une masse informe sur le pas d’une porte. Instinctivement il ralentit le pas. Un homme était endormi dans un sac de couchage de fortune. Le promeneur nocturne fut pris d’un sentiment étrange, mêlée de colère de pitié et d’une autre substance qu’il ne put définir. Son air grave, se déforma en sourire ironique quant il vit l’enseigne qui narguait l’homme en face. Le sans abris et sans argent dormais maladroitement en face d’une agence de location de limousine. La chanson de son lecteur changea brutalement, et laissa place à une mélodie qu’il connaissait bien. Elle faisait partie de ces musiques qu’il avait écouté des dizaines de fois, dans certaines circonstances et elle était forcément associée à des souvenirs. Mais contrairement à d’autre, lui, arrivait à dissocier la musique des souvenirs douloureux vécus. Il accueillit donc avec plaisir, le motif électro lancinant qui allait se répéter tout au long de la chanson et auquel allait s’ajouter une voix écorchée et très calme, susurrant un texte dans un anglais simple et mélancolique.

Ses pas le portèrent dans une rue où un nombre astronomique d’affiches anti fascistes couvrait les murs, en écho aux excréments de chiens ou peut être pire, qui tapissaient le goudron. Il sourit de nouveau dans la nuit en pensant que cette méthode de l’inondation était précisément celle employé par toute propagande fasciste classique. Cette pensée renforça un instant ces opinions non pas politiques, mais sur la politique. Il arriva enfin au grand air, les quais, la Garonne. Elle filait, encore plus silencieuse que les nappe de brume qui la dissimulait par endroits. Après une petite pause à contempler les flots rapides et à imaginer toutes sortes de scénarios macabres et abracadabrants quant à ce qu’il devait joncher les fonds du fleuve, il reprit sa marche. Une ombre glissa sur un mur avec quelque chose de long et pointu dans sa main. Elle s’avança et enfonça la pique dans quelque chose. Le coin de la rue révéla un homme en blanc, piquant ses poulets au tourne broche, pour les première heures du marché sans doute. Amusé d’avoir encore eu un flot d’idées grotesques à la vue de l’ombre il accéléra le pas presque joyeusement.

Il ne savait absolument pas où il se trouvait, mais en y réfléchissant, il aimait ça. Après tout il ne connaissait pas bien cette ville. Pas autant que dans ses rêves de gamins ou ses petits idéaux d’écriture. Il ne connaissait aucun brocanteur, aucun clochard, aucune vieille femme inquiétante que la ville isolait dans un immeuble délabré. Il ignorait tous les raccourcis et les astuces de la ville. Il ne serait jamais un de ces gamins baroudeurs, casquette de lin fixée de travers dont les cheveux bruns et gras dépassent par-dessous et qui connait tous les commerçants de la ville. Ou bien un gentleman typé Arsène Lupin sombre et mystérieux qui fait se retourner les passants derrière lui. Non décidément il ne serait jamais qu’une silhouette anonyme d’une nuit, encapuchonnée et un peu perdue. Ses désillusions intérieures furent interrompues par des clameurs derrière devant lui. Deux jeunes gens qui n’avaient absolument rien à voir non plus avec ses pensées, beuglaient quelques borborygmes caractéristiques des personnes saouls.  Manquant de tomber à plusieurs reprises, ils entreprirent d’uriner sur un mur innocent mais néanmoins silencieux. Dans la foulée, une fenêtre claqua un peu plus haut, sans doute gênée par les braillements des deux énergumènes.

Le noctambule surchargé de pensée accéléra le pas.  La musique toujours battante dans ses oreilles il aperçut un autre ennemi du sommeil. Le tableau était bien singulier. Un homme, était enfermé dans un bureau entièrement vitré au rez-de-chaussée. Il était seul dans le noir, et seulement éclairé par la lumière que projetait son ordinateur. La scène avait des airs comiques, un homme en costume, enfermé à une heure si tardive dans une sorte d’aquarium, à tapoter sur un clavier. Là encore les pensées du jeune homme firent un écart en comparant le poisson rouge ignorant sa situation et cet homme dont l’air sérieux et concentré forçaient le sourire. Lui comme la plupart des hommes n’ignorait pas sa condition de forçat du travail et l’on pouvait le lire sur son visage. Cette fois, le promeneur réprima son sourire et repartit.

Il leva la tête pour lire le nom de la rue qui lui disait quelque chose. Il sentit aussitôt sa mémoire se mettre en marche. Plus que s’il était troublé par ses autres sens comme le toucher ou l’ouïe. Il se revit quelques mois plutôt au téléphone, guidée par une amie qui lui indiquait le chemin pour venir chez elle. Il n’était donc plus très loin de chez lui. Il s’engagea dans la rue qu’il avait prise les quelques mois auparavant. Au bout du passage, il vit deux silhouettes s’enlacer. « C’est mignon » pensa-t-il ironiquement. Puis un nuage de fumée sortant de la bouche de l’homme envahit l’air et apporta une nuance fantasmagorique à ces deux visages rapprochés. L’image se brouillait encore plus de là ou il observait. Il se dit que cela ferait un bon plan pour un film, et repris sa route, de nouvelles pensées secrètes en tête. Enfin et pour la première fois depuis son départ il eut la notion de temps. Les diodes rouges indiquaient deux heures quarante quatre. Cela faisait bien quarante minutes qu’il marchait dans les rues. Il avisa que c’était une bonne heure pour rentrer. Une petite rafale de vent salua cette décision en s’engouffrant dans sa capuche et brouillant, l’espace d’un instant, la musique qui résonnait toujours à travers ses écouteurs…

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